À Muttersholtz, village alsacien deux fois sacré « Capitale de la biodiversité », Patrick Barbier a bâti un modèle singulier qui s’appuie sur une écologie concrète et populaire. Réélu en mars 2026 pour un quatrième mandat, cet ancien instituteur et militant associatif convainc sans imposer.

Un village deux fois couronné
Le concours « Capitale française de la biodiversité » existe depuis une quinzaine d’années. Il récompense non pas les résultats — ce qui avantagerait mécaniquement les communes bordant un parc national — mais les moyens engagés. Le village y a candidaté deux fois : en 2017, puis en 2025. Les deux fois, il a remporté le titre. Le palmarès donne le vertige : Lyon, Lille, Montpellier, Rennes, Strasbourg… Et au milieu, Muttersholtz.
Lors de la cérémonie parisienne de 2017, Patrick Barbier découvre la scène ornée d’un immense visuel : « Ville de Muttersholtz ». Sa première réaction ? Rappeler au micro que ses administrés et lui forment un « gros village » de 2 300 âmes. En 2025, la commune remet son titre en jeu avec trois nouveaux projets : une forêt sanctuaire abritant le premier cimetière forestier de France, la salle de spectacles Synergies, et Sensoween, une action originale de la Maison de la Nature. Nouveau couronnement. « Entre 2017 et 2025, on a tout fait sauf s’endormir sur nos lauriers ! », résume-t-il sobrement.
Le village attire désormais ceux qui cherchent à comprendre. Élus locaux, journalistes, Fédération des Trucs qui Marchent (un collectif mettant en lumière les initiatives méritant d’être dupliquées) et jusqu’aux élèves de l’INSP, ex-École nationale d’administration, font régulièrement le déplacement. « Des gens dont on aura régulièrement besoin », glisse Patrick Barbier dans un sourire.
Fribourg comme boussole
Avant d’être maire, il a été président d’Alsace Nature, association de défense de l’environnement. Dans les moments de découragement, il traversait le Rhin. « Mon antidépresseur, c’était Fribourg. J’y faisais un petit voyage futuriste, je me projetais vingt ou trente ans en avant. » La conviction chevillée au corps : ce qui se fait en Allemagne finira par arriver en France. Strasbourg, dit-il, s’en est d’ailleurs abondamment inspirée.
Cette proximité avec un modèle plus avancé lui a appris deux choses : l’impatience est un luxe que l’on ne peut pas se permettre. Et l’espoir, lui, n’est pas négociable.
La pédagogie avant tout
Instituteur à Muttersholtz dans les années 1980, Patrick Barbier n’a jamais vraiment changé de métier. Il cite volontiers Mandela : « La seule façon de changer le monde, c’est l’éducation ». Et de fait, six de ses anciens élèves siègent aujourd’hui au conseil municipal — où aucun groupe d’opposition ne s’est constitué.
Il s’en amuse lui-même : ce n’est pas du recrutement militant. Simplement des enfants du village qui, comme tous les autres, ont fréquenté la Maison de la Nature, laquelle fêtera en 2026 ses cinquante ans d’existence. Résultat : les agriculteurs quadragénaires du village ont appris à appréhender la biodiversité non comme une idéologie, mais comme une évidence. Certains ont même le numéro de portable du maire : au printemps, ils le préviennent du passage d’un courlis, et cherchent ensemble comment le protéger. Patrick Barbier les considère comme ses « premières brigades vertes ».
Sa règle pédagogique fondamentale : pour être écouté, commencer par écouter. Toutes ses visites guidées s’ouvrent par une question posée aux visiteurs : quelle image ont-ils de Muttersholtz, à quoi s’attendent-ils ? « Cela me permet de tisser un lien et d’adapter mon propos. »
Faire de l’écologie sans en parler
L’une des clés du succès tient dans cette formule du maire : « On fait de l’écologie, mais en prononçant très rarement le mot. »
Jamais de réunion publique sur le réchauffement climatique. « C’est rarement ainsi que les gens se mobilisent ». En revanche, des sorties nature, des ateliers, des réunions ciblées sur des sujets concrets. Les mares, trous à moustiques ? C’était le titre d’une soirée récente. Le titre désarmait la méfiance, la discussion faisait le reste : les participants ont appris que ce sont les inondations tardives, et non les mares, qui favorisent les moustiques — lesquels trouvent justement dans ces écosystèmes un régulateur naturel de leurs larves.
Cette approche vaut aussi pour les agriculteurs. Sur les pesticides, il commence par écouter : « Je crois vraiment que peu d’agriculteurs en épandent par plaisir. » Ils sont victimes d’un système alimentaire dans lequel leur part ne dépasse pas 5 % du prix de vente final. Comprendre cela, c’est ouvrir l’espace au dialogue.
Le village abrite d’ailleurs l’une des premières maisons de l’écologie culturelle labellisées en France — avec la conviction que la culture transforme les comportements là où la réglementation seule ne suffit pas.
La valeur de l’exemple
À Muttersholtz, la mairie mise sur l’exemple plutôt que sur l’injonction. Dès 2008, la commune a cessé d’artificialiser ses terres, anticipant d’une bonne décennie ce que la loi finirait par imposer à tous. La cohérence entre les actes et les mots n’est pas une posture : c’est la condition pour être crédible.
Même logique pour l’énergie : on rénove d’abord les bâtiments publics avant de sensibiliser les particuliers. Aujourd’hui, école, mairie et salle des fêtes affichent des performances énergétiques remarquables. Une centrale hydroélectrique sur l’Ill couvre largement les besoins électriques des équipements municipaux, complétée par des panneaux solaires. Au total, plus de huit millions d’euros engagés sur dix ans — un pari qui s’autofinance : la commune dégage désormais près de 400 000 euros d’excédent annuel, réinvestis dans de nouveaux projets. Preuve que sobriété et bonne gestion ne s’opposent pas.
Deux éoliennes devaient venir couronner l’ensemble. La préfecture a recalé le projet, mais le dossier n’est pas enterré.
C’est peut-être l’histoire du garage à vélo qui dit le mieux ce qu’est devenu ce village. Dans les années 1980, il débordait de vélos. Devenu maire, Patrick Barbier le retrouve à moitié vide : les parents déposent leurs enfants en voiture, les trottoirs sont envahis, les chemins à pied sont devenus dangereux. Il se fixe un objectif, discret et entêté : que le garage soit à nouveau plein.
Il a fallu dix ans. Convaincre quatre propriétaires privés de laisser passer un cheminement doux à travers leurs jardins. Racheter une maison, la revendre. Patience, cadastre, négociation, aménagement.
Et puis, un matin de décembre, une institutrice l’appelle : « Tu vas pas me croire. Aujourd’hui, 129 gamins sont venus à l’école à pied, à vélo ou à trottinette. » Il y avait 140 élèves, et quelques absents ce jour-là. Presque tous les autres avaient pédalé dans le noir, à huit heures du matin — un chapelet de lumières clignotantes le long des jardins. La séquence fut filmée, en plein cœur de l’hiver. Elle dit, mieux que n’importe quel discours, ce que peut produire la persévérance tranquille d’un élu.
Ce matin-là, un père a conduit son fils à l’école en voiture. Le gamin était mortifié : « C’est la honte, papa — tout le monde vient à vélo ! » Incrédule, le père se souvient qu’enfant, il n’avait qu’une envie : que ses parents le déposent en voiture. Le prestige a changé de camp. Patrick Barbier n’a plus rien à faire. C’est exactement ce qu’il cherchait.
Une forêt pour les vivants et les morts
Au-delà du bâti, Muttersholtz a profondément reconfiguré ses espaces naturels : mares creusées, fossés rouverts, haies replantées, prairies préservées. L’ambition : reconnecter les écosystèmes aquatiques et terrestres du territoire — ce que les aménageurs appellent les trames verte et bleue.
Parmi les initiatives les plus singulières figure la forêt sanctuaire : un bois communal où il est possible d’être inhumé au pied d’un arbre, sans dalle ni monument, dans le respect de l’écosystème. Le premier du genre en France. Des familles de toute la région font déjà la démarche. Patrick Barbier confie qu’il aimerait y reposer lui-même un jour.
Des petits pas qui vont loin
« La seule façon d’avancer quand on veut intégrer l’écologie, c’est pas à pas. Comme en montagne : si on fait des grands pas, on se casse la figure. » Cette conviction, Patrick Barbier la défend même face à ses amis militants qui lui objectent l’urgence. Il leur répond qu’il n’y a pas d’autre choix : « Si on fait les choses trop brutalement, ça ne fonctionne pas. »
Le premier mandat fut celui des fondations invisibles : peu de choses à montrer, mais des bases solides posées en silence. C’est au deuxième que les graines ont commencé à éclore. Le troisième, celui du « cœur de village » : un espace citoyen, associatif, culturel et sportif qui a transformé le centre de la commune. La gestion des affaires collectives — l’édile préfère cette expression au mot « politique » — est nécessairement lente parce qu’elle est collective. « Il y a le souhait et l’obligation d’une certaine acceptation sociale. »
Pour ce quatrième mandat, il s’inscrit dans la continuité, mais avec des projets concrets : réaménagement de la rue principale, création d’une résidence sénior dans le cœur de village, retour d’une épicerie — fermée en 2025. « Je n’ai pas encore été au bout de toutes mes idées », glisse-t-il malicieusement.
Son engagement dépasse les frontières communales : vice-président de la communauté de communes Sélestat & Territoires et président du pôle territorial fédérant quatre intercommunalités voisines, il pilote le développement d’un nouveau réseau de transport en commun à l’échelle du bassin de vie. « On a beaucoup de choses à faire ensemble, de manière plus efficace et plus tournée vers l’avenir. »
« Il est trop tard pour être pessimiste »
Patrick Barbier se dit « indécrottable optimiste ». Sa formule favorite : « Il est trop tard pour être pessimiste. » Le pessimisme, reconnaît-il, est parfois justifié par la raison. Mais il ne mène nulle part.
Il liste les signes concrets d’amélioration : les décharges sauvages creusées à même la nappe phréatique dans le Ried des années 1980 ont disparu. Le train dans la plaine d’Alsace ressemble aujourd’hui à un RER. Le loup est revenu. Le grand duc — le plus grand rapace nocturne d’Europe —, qui avait totalement disparu, niche désormais au sol, faute de place sur les falaises. La cigogne, le castor… « La liste est longue. »
Il ne nie pas l’effondrement de la biodiversité ordinaire, mais refuse que les mauvaises nouvelles étouffent les bonnes. Ses copains de foot lui rappellent parfois qu’enfant, il n’était pas le meilleur de l’équipe, mais qu’à la mi-temps, même quand l’équipe perdait, c’est lui qui remobilisait tout le monde. Et qu’à plusieurs reprises, cela a permis d’inverser la tendance.
